Association internationale des sociologues de langues française Association internationale des sociologues de langues française

Version imprimable

AISLF ->>> Mémoire

Michel CROZIER

Michel Crozier, un sociologue des organisations

Dans nos mémoires, Michel Crozier demeurera le fondateur de l’École française de sociologie des organisations et de l’analyse stratégique.
Il a conquis sa notoriété en 1963 avec sa thèse de doctorat d’État, Le Phénomène bureaucratique, ouvrage vif, au ton très nouveau, devenu rapidement un grand classique de la sociologie. Renouvelant l’approche wébérienne des organisations, il lie organisation et négociation, démontrant qu’entre dirigeant et exécutant, la règle ne s’applique pas nécessairement de manière univoque, mais se négocie sans cesse.
Au cœur de cette nouvelle approche, un ensemble de concepts originaux : pouvoir, incertitude, stratégie, négociation, arrangements clandestins, règles du jeu, concepts clés qui marquent le passage d’une régulation jusqu’alors autoritaire des sociétés vers une nouvelle régulation négociatoire, avec laquelle Michel Crozier aide à comprendre la montée des Trente Glorieuses. Le pouvoir, défini comme contrôle d’une zone d’incertitude, n’est pas un pouvoir prédateur comme chez Machiavel ou Marx mais un pouvoir coopératif permettant d’élaborer tous ces arrangements qui faciliteront le fonctionnement du système de règles. Pour comprendre l’importance accordée à l’hypothèse de l’autonomie du niveau organisationnel, il faut se souvenir du contexte intellectuel des années 1950 et 60, dominé tant par l’infrastructure marxiste que par le structuralisme anthropologique. On mesure alors l’ampleur de la rupture intellectuelle que signifie ce desserrement de l’emprise d’une structure macro-sociétale. Le message est clair : la rationalité est négociée par les acteurs eux-mêmes.

L’ouvrage a touché aussi le grand public avec son analyse de la culture française, à savoir : la France, « terre de commandement » et pays du « changement à la française ». La France de l’évitement des relations face à face, où la passion de l’égalité s’accommode paradoxalement d’un culte de l’autorité centralisatrice.

Un autre titre de gloire de Michel Crozier est d’avoir fondé un groupe de recherche, le Centre de sociologie des organisations, qui multipliera les travaux sur l’administration française, en y réunissant une première génération de jeunes chercheurs qui étudieront les grands corps (Jean-Claude Thoenig et Erhard Friedberg), les décideurs (Catherine Grémion), les identités professionnelles (Renaud Sainsaulieu) ou renouvelleront profondément la compréhension du système politico-administratif local : Pierre Grémion se penchera sur le système préfectoral et son étonnante négociation avec les grands notables élus du département et Jean-Pierre Worms sera le député-rapporteur de la loi de décentralisation de 1982, réalisant ainsi les intentions réformatrices qui auront toujours animé Michel Crozier depuis son appartenance au Club Jean-Moulin. Sur ce dernier point, il restera convaincu de la vanité des efforts de changement qui se contenteront d’un simple appel aux valeurs, sans s’attaquer à la modification de la structure des relations de pouvoir.

Ultérieurement, dans L’Acteur et le système (1977), rédigé avec Erhard Friedberg, Michel Crozier introduira le concept de système d’action concret, concept décisif qui lui permettra de dépasser le strict cadre organisationnel pour penser la société émergente des réseaux, faite d’une multiplicité d’ordres locaux.

Le passage par les États-Unis sera une expérience déterminante pour le jeune diplômé de HEC de 25 ans, qui consacrera toute une année à une grande enquête sur les syndicats américains et sur la négociation d’entreprise. De là lui viendra l’importance toujours accordée au terrain. Ce sera sa marque personnelle. Une démarche empirique spécifique, « à l’écoute » des acteurs et des problèmes qu’ils rencontrent au travail, une attitude de disponibilité aux faits inattendus sans un arsenal d’hypothèses préalables.

Mais plus fondamentalement encore, on s’aperçoit qu’à la fin des années 1950, le pragmatisme américain faisait, avec Michel Crozier, sa toute première entrée dans la sociologie francophone, avant la seconde vague des années 1980 avec les conventionnalistes. La négociation crozérienne est une synthèse originale articulant l’École des relations humaines de Mayo et de ses successeurs, le primat de l’interaction avec Warner de Chicago, la rationalité limitée de Simon & March, ou encore les conduites organisationnelles analysées par Selznick et Gouldner.

Ne peut-on voir aussi une autre influence du pragmatisme dans son attitude d’implication des acteurs interrogés, qu’il s’agisse, après l’enquête, de la restitution de son diagnostic organisationnel pour validation, auprès des acteurs interrogés, ou de sa méthodologie de l’intervention, qui associait prioritairement les acteurs de la « base », eux qui, à ses yeux, avaient, plus que certaines élites, une meilleure connaissance des problèmes organisationnels ?

En France, Michel Crozier aura mûri ses raisonnements au contact de ses amis, comme lui disciples de Georges Friedmann. On citera notamment Jean-Daniel Reynaud, Alain Touraine ou Jean-René Tréanton avec lesquels il fondera la revue Sociologie du travail.

Aujourd’hui, la sociologie a perdu un penseur qui, au-delà des organisations, portait une exceptionnelle attention à l’écoute du terrain et à l’autonomie des acteurs.

Olgierd Kuty
Université de Liège, Belgique

Site dédié à Michel Crozier : http://www.michel-crozier.org/home/home/

* * *

Michel Crozier : un « passeur »

Ce texte se veut un hommage à Michel Crozier et à l’équipe pédagogique (Renaud Sainsaulieu, Jean Daniel Reynaud, Henri Mendras et d’autres) avec laquelle il a fondé l’ADSSA - Association pour le Développement des Sciences Sociales Appliquées - qui est devenu un DEA de sociologie lorsque Michel Crozier a été nommé professeur à Sciences Po. J’ai suivi ce cycle en 1977 après une formation littéraire et une expérience professionnelle en Formation d’adultes au CEFI et au CESI. Ce fut une bifurcation heureuse dans ma trajectoire professionnelle et c’est là que je suis devenue « sociologue ». À la fin du cycle en 1978 je suis entrée comme chercheur dans le Laboratoire de Renaud Sainsaulieu : le CSO MACI (Centre de Sociologie des Organisations : Modes d’Action et de Création Institutionnelle), l’aventure s’est poursuivie dans d’autres laboratoires et lieux d’enseignement. L’originalité à mes yeux de Michel Crozier par rapport aux sociologues de sa génération a été d’être un « passeur », qui vous emmène d’une rive à l’autre, qui vous fait traverser les frontières professionnelles et culturelles, sans doute parce qu’il était très sensible à la position qu’il a lui-même identifiée du marginal-sécant, de celui qui est à la fois dedans et dehors.

Passeur entre la sociologie et le monde professionnel
La démarche de Michel Crozier visait à transmettre des connaissances et des modes de raisonnement à des professionnels venus de l’entreprise ou du monde associatif et qui ressentaient un « besoin de sociologie ». Une pédagogie innovante pour l’époque était mise en œuvre. Nos cours étaient interactifs, le travail de recherche se faisait en groupe, ce qui facilitait l’apprentissage de la posture d’écoute et du débat, et l’enquête de terrain était le lieu incontournable de l’apprentissage des méthodes et de la mise en œuvre de la théorie. Enseignante dans le master de Sciences Po « Sociologie de l’entreprise et stratégie de changement » j’ai pu à mon tour vérifier la pertinence de cette démarche.

Passeur entre « l’acteur et le système »
C’est à travers cet ouvrage, publié en 1977, que Michel Crozier et Ehrard Friedberg ont proposé pour analyser le fonctionnement des organisations de prendre compte à la fois l’acteur et le système. Ce cadre théorique n’a en rien perdu de son intérêt surtout dans le contexte actuel où les organisations sont confrontées non plus seulement à des changements mais à un mouvement permanent (Norbert Alter). Edgar Morin souligne en parlant de Michel Crozier que « son apport a été de montrer comment les acteurs peuvent changer le système ou en sont victimes ». La théorie permet en effet d’identifier les relations de pouvoir qui se constituent autour des zones d’incertitude, et d’offrir aux acteurs des marges de manœuvre et des possibilités de régulation. Par la suite Renaud Sainsaulieu a ajouté à l’analyse stratégique un autre volet fondamental : l’analyse culturelle qui prend en compte les cultures et les identités au travail et la question du sujet derrière l’acteur.

Passeur entre la théorie et la pratique
Dans son discours d’entrée à l’Académie des sciences morales et politiques, Michel Crozier a résumé par trois verbes le sens de son travail : « écouter, comprendre, agir » et le rôle du sociologue qui est de restituer aux acteurs ce qu’il a compris pour leur permettre d’en tirer parti. C’est ainsi que se développera dans les équipes du CSO de Michel Crozier comme dans le CSO-MACI puis le LSCI (Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions) de Renaud Sainsaulieu une conception de l’intervention sociologique au service des acteurs sociaux. Michel Crozier l’a réalisée en intervenant dans les entreprises, en s’engageant au sein du Club Jean-Moulin et en travaillant sur la réforme de l’État.

Passeur entre la France et le nouveau monde
Michel Crozier, comme d’ailleurs Renaud Sainsaulieu et beaucoup de sociologues de leur génération, avaient étudié aux États-Unis et mené des enquêtes à l’étranger : Pologne, Bulgarie, URSS, Chine et leurs analyses étaient marquées par cette expérience de l’altérité qui leur permettait d’échapper à l’ethnocentrisme et d’être réceptifs à des théories et à des analyses venues d’ailleurs.

Geneviève Dahan-Seltzer
Chercheur associé au LISE (Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Economique) CNAM-CNRS
Enseignante à Sciences Po Formation Continue