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AISLF ->>> Mémoire

Georges BALANDIER

Georges Balandier : un chercheur à la poursuite de l’inédit et de l’incertain

L’œuvre de notre ami et collègue Georges Balandier a grandement contribué à renouveler le champ de l’anthropologie, en particulier en ce qui a trait aux études africaines et à l’analyse du sous-développement et de la situation coloniale. À la suite de sa belle monographie intitulée Sociologie des Brazzavilles noires, et aussi de son ouvrage Sociologie actuelle de l’Afrique Noire, Balandier propose une lecture novatrice des sociétés « autres », celles soumises au regard anthropologique. D’abord, en accordant une grande attention aux changements qui traversent et que produisent ces dernières, aux temps sociaux et aux temporalités qui les travaillent, aux nombreuses dynamiques « du dedans » et « du dehors », comme il aimait le dire et le répéter. Une telle lecture du social le conduira ensuite à développer une anthropologie dynamique, attentive aux changements sinueux et aux hésitations de la persistance, une anthropologie sociologique centrée sur l’agir humain, un agir qui ne saurait être entièrement subsumé sous le poids des structures, y compris celles de la longue durée, toujours mouvantes à ses yeux. Rien d’étonnant alors qu’il se soit employé, dans une phase subséquente, à développer une anthropologie politique, qu’il étendra plus tard aux sociétés modernes, examinées par le détour de l’anthropologue qui étudie un nouveau terrain, celui du « continent modernité ».

À l’instar de Georges Gurvitch, son maître, le renversement de perspective l’a toujours caractérisé : une sociologie des sociétés traditionnelles, une anthropologie de la modernité. Chez Balandier, changements et pouvoir s’entrecroisent, entrelacs examiné sous la forme d’essais et de formules-mères de type métaphorique dans ses derniers ouvrages, ce qui n’édulcore en rien la lucidité de son regard sur l’actuel : examen à partir des informations publiques des mises en scène du pouvoir, réflexion profonde sur le dédale de l’inédit biotechnique, regard lucide sur les sources du dépaysement contemporain, critique des imaginaires novateurs et des nouveaux pouvoirs en expansion, lesquels sont examinés sous le prisme des apparences, de l’immédiat et de la dytique ordre et désordre. Une œuvre originale, marquée par le refus des dogmes et soucieuse, au-delà des cadres sociaux, et en deçà des multiples stratifications sociales, de comprendre l’intervention sociale de la liberté humaine.

Comme on le sait, Georges Balandier a aussi joué un rôle important à l’AISLF, dont il fut l’un des plus éminents présidents (1965-1968). Je retiens deux contributions importantes de sa part. D’abord, il a grandement œuvré au rayonnement de l’AISLF dans les différents espaces francophones, ainsi qu’auprès d’institutions internationales vouées à la promotion des sciences sociales. Ce faisant, il a contribué à donner une forte crédibilité à l’AISLF. Ensuite, au-delà de son rôle institutionnel, son influence fut grande sur les manières dont notre association tend à examiner le social, du moins en regard d’autres associations savantes. D’une part, et peut-être est-ce un effet de l’influence de son maître Gurvitch, il a toujours insisté pour que nos congrès et colloques privilégient l’analyse globale des sociétés et évitent le piège de l’enferment dans un objet spécifique sous prétexte de précision technique et de rigueur méthodologique : tout objet devait participer d’une lecture globale du social et donner lieu à maintes inférences théoriques, à tout le moins de moyenne portée. D’autre part, l’étude du changement, de la société en voie de se faire et de se refaire, a toujours été pour lui la mission première d’une association vouée au savoir sociologique. Mais il y a plus : pour Balandier, l’inédit doit être pensé comme un révélateur de ce qui travaille en profondeur une société ; et les crises, comme des révélateurs de ce qu’est véritablement la société, laquelle se donne alors à voir en négatif (comme en photographie) dans toute sa complexité. L’examen des différents thèmes de nos congrès m’incite à penser qu’il a atteint son objectif, avec nous tous, sans oublier la proximité lointaine de Gurvitch ; avec nous tous, ses complices admiratifs souvent récalcitrants. Merci Georges.

Daniel Mercure
Président d’honneur de l’AISLF


Mon Guide, Mon Frère, Georges Balandier (1920-2016)

Il m’est bien difficile d’exprimer l’émotion qui m’a saisi quand j’ai appris le décès de celui qui était plus qu’un collègue, plus même qu’un ami, un grand frère. Il y a soixante ans, au début de ma carrière sociologique, je commençais à me spécialiser dans l’étude du sous-développement, et c’était l’Afrique sub-saharienne qui m’attirait le plus. Bien vite, j’ai trouvé un grand essai intitulé La situation coloniale : approche théorique écrit par Georges Balandier. De là, j’ai découvert ses autres écrits africains, articulant dans un savant mélange théorie et faits empiriques, ce qui donnait au lecteur le sentiment de voir l’activité des hommes en plein cœur de l’actualité africaine. Lors de ma visite à Paris en septembre 1959, je l’ai rencontré dans un café proche de la Sorbonne. Après une longue conversation sur l’Afrique, la France, les États-Unis et je ne sais quoi d’autre, nous nous sentîmes devenir proches l’un de l’autre. Depuis cette rencontre, nous nous voyions chaque fois que j’allais à Paris, surtout plus tard pour des réunions et des colloques de l’AISLF avec la merveilleuse secrétaire de Georges Gurvitch, Yvonne Roux, qui fut « empruntée » pour l’AISLF par Balandier au Centre d’études africaines et aux Cahiers internationaux de Sociologie. Si Georges, après la mort de Gurvitch, est devenu le leader charismatique de l’AISLF, Yvonne en fut l’âme.

Un moment extraordinaire survint en 1971 lors du colloque de Hammamet. Tout marchait bien jusqu’à l’élection du nouveau bureau. Un sociologue Tunisien a provoqué un choc en annonçant qu’il avait offert le poste de président de l’’AISLF à un ministre et économiste tunisien, qui l’avait bien sûr accepté. Hurlements dans la salle ! Le bureau sortant, d’une seule voix, a approuvé l’engagement qui avait était pris. L’audience est devenu enragée, il s’en est fallu peu que l’AISLF n’explosât. Balandier, le seul qui pouvait prendre le micro en demandant le silence, a proposé une coupure d’une heure pendant laquelle chaque groupe national eut la possibilité de désigner son candidats pour un nouveau bureau, assurant ainsi des places pour le « Tiers Monde » qui n’avait jusqu’alors jamais eu de représentant au bureau. À une heure du matin, un nouveau bureau fut élu. Grâce à Georges, l’AISLF fut sauvée !

Georges Balandier avait une connaissance intellectuelle prodigieuse qui rappelait celle de Marcel Mauss mais, au contraire de ce dernier, Georges avait le goût, la motivation et la force de publier. D’abord, il publia ses contacts avec l’Afrique et ses analyses du sous-développement, de Afrique Ambiguë au Tiers-Monde. Il avait un don intuitif pour saisir les personnes qu’il rencontrait comme pour comprendre les changements culturels et psychologiques œuvrant au tréfonds du quotidien. Revenant an France après son expérience en Afrique, il a plongé son regard sur la modernité et la civilisation qui cachait le pouvoir et la politique. Il était sociologue mais autant ethnologue, toujours à la recherche de la vérité avant qu’elle ne devienne sclérosée. Il était grand orateur autant que grand écrivain. Chez Georges Balandier, il y avait toujours une vitalité créative, peut-être venue, sinon déclenchée, par son contact avec le surréalisme, qui le mettait en solidarité avec les jeunes.
Lire ou relire Georges, que l’on soit sociologue ou anthropologue, c’est se rajeunir. Voilà son legs !

Edward A. Tiryakian
Professeur émérite, Duke University (USA)