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Mémoire

Yves DUTERCQ (1955-2020)

À ta mémoire, Yves

Julia Resnik

C’est la culture française, c’est la langue française et la sociologie de l’éducation qui nous ont rapprochés, nous qui venions de mondes si différents, moi d’Argentine, formée en Israël, Yves, parisien depuis toujours, prof de lettres à l’origine.
C’est à l’époque où je finalisais ma thèse doctorale, comparant les réformes structurelles en France et en Israël sous la codirection de Jean-Louis Derouet que j’ai eu l’occasion de faire la connaissance d’Yves qui travaillait à l’époque sur les politiques éducatives à l’INRP. Il coordonnait la séance dans laquelle je présentais pour la première fois une communication sur ma thèse, la première fois de ma vie en français. Il était la seule personne dans la salle à avoir senti mon excitation ainsi que mes craintes face à cette épreuve. À la pause, il s’est approché et m’a rassurée en me disant : « ça s’est bien passé ». À la fin de cette journée de colloque, quand tout le monde se dispersait et en s’apercevant que je restais toute seule dans la salle, il m’a invité à partager la table et dîner avec un groupe de collègues. C’est grâce à ce geste qu’au lieu de rentrer à l’hôtel et de manger toute seule dans mon coin, j’ai commencé à faire la connaissance de chercheur·e·s en éducation qui sont devenu·e·s avec le temps mon milieu francophone de référence scientifique et notre cercle commun d’ami·e·s. Ce sont ces petits gestes reflétant sa sensibilité envers autrui qui ont fait sa singularité et lui ont permis par sa sagesse, son travail infatigable et son tempérament à la fois ferme et modéré de tisser des réseaux nationaux et internationaux. Ils ont produit de nombreuses recherches et publications, mais aussi des connaissances et des ami·e·s éparpillé·e·s dans le monde entier.
Avec les années, nous avons construit un monde singulier, un couple transnational avec un pied à Paris et à l’Université de Nantes et l’autre à Tel Aviv et à l’Université hébraïque de Jérusalem, avec un bras serrant sa famille en France et l’autre serrant la mienne en Israël. Étant tous les deux sociologues de l’éducation, nous avions le privilège de partager le monde du travail, d’échanger nos bagages intellectuels et scientifiques francophones et anglophones et de s’enrichir réciproquement de nos lectures, nos coopérations, nos activités institutionnelles, nos relations avec des collègues, étudiant·e·s et doctorant·e·s respectives. Les colloques et congrès auxquels nous assistions étaient des espaces où se cristallisait l’essence de notre couple : d’une part, nous partagions notre monde professionnel, chacun faisant sa communication dans la même séance, organisant ensemble des séances ou simplement nous réunissant en fin de journée pour échanger nos impressions et d’autre part, nous avions là des occasions complémentaires de nous revoir, découvrir de nouveaux paysages et partager des moments précieux avec nos collègues/ami·e·s.
En travaillant au coude à coude à Tel-Aviv, Paris ou Monteil (Ardèche) chacun sur ses mails, demandes institutionnelles, projets, recherches, thèses doctorales et publications, j’ai appris à connaitre ses qualités d’enseignant-chercheur qui l’ont rendu célèbre et apprécié dans le milieu académique. Sa sagesse, sa clarté de pensée, ses analyses aiguisées et nettes, son pouvoir de synthèse, sa capacité organisationnelle et son habilité pour diriger des groupes ainsi que son énorme capacité de travail faisaient de lui un partenaire idéal pour partager des recherches nationales et internationales, des coordinations de dossiers dans des revues et des publications des livres, des jurys de thèses, des comités d’évaluation d’équipes universitaires, des organisations de colloques, pour nommer quelques-unes de ses nombreuses activités. J’enviais la facilité de sa plume qui lui permettait en quelques jours d’achever un nouvel article ou de mettre au point un long rapport de recherche en équipe. Yves, qui n’arrivait pas à refuser les demandes des collègues ou des étudiant·e·s, s’engageait toujours d’emblée et sans épargner ses efforts. Au-delà de ses nombreuses activités scientifiques, il contribuait de bon gré à la diffusion de ses résultats de recherches au bénéfice des institutions de formation des enseignant·e·s et des cadres de l’enseignement, de même qu’il s’exprimait en tant qu’expert dans le ministère de l’Éducation et auprès des syndicats. Par ailleurs, il était souvent sollicité par la presse ou la radio où il était interviewé afin de donner son avis sur la marchandisation de l’éducation, la transition vers l’enseignement supérieur et le décrochage scolaire, qui sont au centre des débats publics. Les entretiens ou les notes de sa plume étaient fréquents, notamment au début de l’année scolaire ou académique, ainsi que quand des projets de réformes éducatives soutenus par des décideurs politiques émergeaient dans la sphère publique.
Au-delà du monde académique et scientifique et de sa préoccupation sans repos pour le bien-être de sa famille, Yves avait un sens esthétique très développé et une curiosité qui le poussaient à s’intéresser à l’art et la culture sous toutes leurs formes. Il possédait une large culture littéraire, musicale et artistique, il était un connaisseur des arts plastiques, du théâtre, de la danse et du cinéma. Avec passion, je me nourrissais de ses connaissances qu’il partageait généreusement. Même si j’avais connu la littérature française classique et les chansonniers traditionnels lors de mes études prolongées à l’Alliance française en Argentine, Yves m’avait rapproché de la littérature contemporaine et fait savourer la musique populaire nouvelle. Son ouverture d’esprit l’avait amené à approfondir son goût du tango contemporain et de la pop locale lors de nos voyages en Argentine ou à se réjouir en regardant des films argentins de qualité dans les petites salles parisiennes.
Nos retrouvailles étaient souvent un amalgame entre nos vies privées et professionnelles et les exemples en abondent : les cours que je faisais à ses étudiant·e·s du M2 quand je l’accompagnais à son université pendant mes vacances d’hiver et qu’on en profitait pour partager des soirées avec ses amis nantais ; ses contributions informelles aux discussions du séminaire doctoral à l’Université de Neuchâtel auquel je participai, suivies de parcours dans la région et de ski avec des ami·e·s ; notre visite à Malaga avec les soirées de flamenco et la cuisine andalouse à l’occasion d’un cours d’éducation comparée que j’ai fait dans l’université locale. C’était pendant les séjours destinés à mon travail de terrain sur l’éducation internationale aux quatre coins du monde que cet amalgame se montrait dans toute sa splendeur. La curiosité naturelle d’Yves et sa soif de connaître le monde le poussait à découvrir les secrets des rues de Londres et de Madrid, la culture américaine et les paysages de la Californie ainsi que la nature voluptueuse de l’Équateur et du Costa Rica, leurs histoires et traditions. Nous apprenions les réalités politiques et sociales de chaque pays et notamment leurs systèmes d’enseignement ce qui alimentait les longues discussions de nos soirées.
Yves était un compagnon de bon conseil, que ce soit pour trouver la manière de finaliser un article ou pour résoudre un malentendu avec un·e collègue, un·e étudiant·e, quelqu’un de prêt à partager son expérience institutionnelle et son savoir scientifique, mais aussi à être à l’écoute des soucis personnels ou des craintes. Sérieux et formel à l’heure du travail et, dans les moments de loisirs, convivial et doté d’un sens de l’humour fin et original.
Yves qui aimait la vie est parti trop tôt brisant nos projets et détruisant nos rêves, mais nos souvenirs multicolores accumulés dans ces années partagées, son regard amoureux et son tendre sourire vont m’accompagner dans ce nouveau chemin que je dois entreprendre sans lui.

Julia RESNIK
École d’éducation, Université Hébraïque de Jérusalem
Présidente du Comité de recherche n° 20 de l’AISLF « Comparaisons internationales »


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